Bol d'Or 2010

Prenez un grand lac d’eau douce (Le Léman), saupoudrez de voiliers surtoilés pour la plus part, et laissez mijoter.

Voila la recette du Bol d’Or.

Pour ma troisième participation, j’espère un peu d’air. L’édition 2009 a été la plus longue de l’histoire du bol. Sur un Grand Surprise, en 14 heures, nous avons réussit à parcourir la distance merveilleuse d’une quinzaine de milles. Obligé d’abandonner par manque de vent (comme plus de 80 % de la flotte), rendez vous était fixé pour le Bol d’Or 2010.

Après les réglages logistiques par mail interposés, c’est donc à 8 heures du matin, autour d’un café que se forme l’équipage de cette année sur la terrasse de la SNG (société Nautique de Genève) :

Jacques, le skipper propriétaire deux transats 6,50  et 28 participations au Bol d’Or (dont  4 victoires dans sa classe). Didier, équipier fidèle et fou du lac avec ses saisons en M2 (catamaran de lac survitaminé). Dominique, novice du lac mais une transat 6,50 au compteur et hyper précis dans les réglages.

Gerry et Dimitri, premiers pas à la voile, habitant de Thonon et habitué au lac avec plusieurs dizaines de chevaux sur le tableau arrière.

Et moi-même, deux transats 6,50 et … deux Bol d’Or !

Une fois les présentations effectuées, et l’annonce que le bateau a été grée par le parrain de celui-ci (un certain Dominique Wavre !), il est tant de ranger l’avitaillement pour les un tout petit peu plus de 60 milles. Une paille, mais cela peut prendre du temps. Et nous allons l’apprendre à nos dépends.

Présentation également du bateau, une bête de course … au large : un 9,50 open. Nouvelle classe de course au large, très adapté à la navigation en équipage réduit, et à mon avis à la méditerranée. Un atomium, sur dessin Sébastien Magnen (encore un ministe, mais qui gagne !). Construit difficilement dans l’année, le bateau n’est pas encore finalisé, mais il va vite (voir article précedent). Adapté à la navigation hauturière, ses capacités en mer ne sont pas à mettre en cause ; Mais que va-t-il en advenir sur le Lac face aux Luthi et autre bestioles du lac ?

Le Bol d’Or, c’est 540 bateaux sur la même ligne de départ. Rangés par catégorie, avec les 50 multicoques sur une ligne protégée, 300 m devant les monocoques. 60 milles à courir entre le petit Lac, Le grand Lac, une barge à tourner au Bouveret et le retour. Le choix de la côte suisse ou de la côte française, les différents vents du Lac (Séchard, Bise, Thermique, vaudois, …). Un vrai casse tête des conditions locales.

9 heures, sortie du port. Plus de 500 bateaux s’extraient dans un calme … tout à fait suisse. Sans heurt, sans cris tout le monde se retrouve sur le plan d’eau. Et pour être plan, c’est bien plat. 2 nœuds dans les rafales, et pas vraiment de direction claire.
9 heures 50, le premier coup de canon lance la procédure de départ. Il faut se trouver une place dégagée, avec l’appui du moteur jusqu’à 5 minutes. Grand silence pour autant de bateaux. Plutôt bien dégagé, nous prenons un départ lancé … à 1  nœud au coup de canon libérateur. La ligne n’est pas face au vent, le départ est tout de même lancé, c’est l’esprit  du Bol. 
Au dessus de nos têtes tournent un dirigeable, un hélicoptère. Sur l’eau, les vedettes du Lac (La Savoie, Le Lausanne …) assistent au départ avec un public de partenaires des différents bateaux engagés, petit four et champagne au programme.

10 heures, nous sommes dans la course, et dans le coup.

Réussissant à s’extirper du paquet, grâce à un petit souffle, nous sommes pointés second de notre catégorie après 2 heures de course grâce à la balise GPS, distribué à certains concurrents (potentiellement représentant les bateaux à surveiller ?).
Le tout petit temps est de la partie.

Le bateau glisse doucement, sans problème. Mais le génois est bien rikiki par rapport aux génois des toucans, Lutthi et autres. 
Du côté français de la ligne, les bateaux n’ont pas réussit à démarrer. Les 120 surprises sont encore sur la ligne quand nous passons la pointe à la bise (sortie de la partie genevoise du lac). Jacques a du mal à rallonger la route et nous continuons sur la côte française. Il faut régater avec précision sur les réglages, le plus de concentration possible à la barre, nous nous relayons afin de rester concentrer. D’autant moins aisé dans les petits airs que le bateau est dépourvu de girouette (mécanique ou électronique). Le seul élément d’aide est la faveur bâbord (celle tribord a été arrachée par un passage d’équipiers à couple avant le départ). Une navigation « à l’ancienne » qui permet de trouver le souffle grâce à la caresse sur la joue au vent. Tout en finesse, mais pas forcement facile lorsque la nuit commence à tomber.

Justement, la tombée de la nuit ! Après 12 heures de course, nous sommes pointés en 4ème position. Jusque là nous avons toujours bénéficié d’un peu de vent (jamais plus de 4 nœuds !) et les bascules nous ont permis de tricoter dans la bon sens. Nous sommes relativement bien placés, dans les 50 premiers monocoques. 
Les D35 (les grands catamarans) nous ont dépassés en fin d’après midi après un départ très laborieux. Ladycat (skippé par un équipage féminin) est en tête en début de soirée, avec les plus petits M2.

Le séchard c’est levé pour conclure cette après midi et nous a permis de dépassé Port Ripaille.

Et la nuit tombe … sur la côte française, le vent aussi ! Mais il reste un souffle pour les bateaux côte suisse. Dans les lumières de Lausanne, nous voyons passé plusieurs bateaux, puis encore et encore. Au total, plus de 100 bateaux nous doublent. Consternation et lassitude à bord. Ou comment perdre le bénéfice d’une journée de bataille acharnée en quelques minutes. Il faut dire qu’avec plus de 500 bateaux sur l’eau, la moindre erreur est immédiatement sanctionnée par le passage de plusieurs concurrents.

L’arrivée au Bouveret se fait avec un peu plus de vent, les grands génois se retrouvent en difficulté. Blackbird, notre fier destrier, retrouve ses ailes et cavale dans le fond du Lac. Didier qui était allé se reposer est réveillé au passage de la plateforme pour repartir sous spi. Avec un peu plus d’air, pour la première fois la vitesse est honorable avec plus de sept nœuds. 
Il est 1h39 quand nous sommes pointés. Nous avons donc effectué la moitié du parcours en 13h40 pour 30 milles !

Il nous reste un peu plus de 14 heures pour rentrer. Cela devrait le faire !
Pour ne pas parcourir trop de route, l’option côte française est choisie. Blackbird est une démocratie flottante. Le choix des options, des manœuvres et de la vie à bord est collégial. Les manœuvres s’enchainent sans soucis. Quelques problèmes avec la latte de corne nous obligent à secouer la GV à chaque virement depuis le départ. Dommage. Avec cette pétôle, la vitesse et les écoulements sont vraiment perturbés. De même avec le génois, doté d’une découpe à la têtière, que nous sommes dans l’obligation d’affaler de 30 cm à chaque changement d’amure.

La nuit dévoile un peu d’étoiles, alors que nous sommes sous un ciel gris bien plombé depuis le départ (avec même quelques gouttes). Mais en mois de juin, c’est l’ensemble de la France et de la Suisse qui sont dans un régime d’averses permanent. On ne peut même pas se plaindre de la couverture, qui retient la chaleur. Sur mon premier Bol d’Or je n’avais jamais eu aussi froid, pris de frissons et tremblements à la fin de la nuit, il avait fallu une bonne dose d’alimentation chaude pour que l’équipage soit réchauffé.

Repartant le long de la côte française, je profite d’un début de retour à plus de 3 nœuds pour me vautrer au pied de la descente, et faire un petit somme.

Ce sont les remarques de l’équipage excédé qui me fait émerger.

« Mais ce n’est pas possible, qu’est ce qu’elle fout là cette cageole (en méditerranée, on appelle cela une trapanelle) ? Mais qu’est ce que l’on fait avec elle ? Ce n’est pas possible ? ».

Sans lune, on identifie les bateaux proches lorsqu’ils sont tout près. Et la surprise est amère, tanké sous la côte française, certains petits copains nous dépasse en passant un peu plus au large. Et on n’évoque même pas ceux qui ont pris l’option côte suisse.

On compte bien les avoir sur la distance, car pour l’instant ils avancent … mais font de la route en plus.

En attendant, ce sont plus d’une quarantaine de feux de mat qui nous déposent dans le silence de la nuit du Lac.

Au petit jour, après deux passages à niveau, nous apprenons la victoire des filles de LadyCat en D35, alors qu’un ravitaillement nous procure café chaud et viennoiseries. Le bateau en cause est un amis des suisses du bord, qui prend pitié d’un malheureux équipage empétôlé !

La fin du grand lac est une longue attente de vent, avec les questions qui accompagnent l’échéance : la fermeture de ligne. En effet, il nous faut franchir la ligne avant 16h. Cela représentera 30 heures de course à 2 nœuds de moyenne !!

Le ciel s’est découvert, la chaleur devient élevée … et le thermique se lève, dans notre dos. Les spis se gonflent derrière nous. Il va falloir se battre pour ne pas se faire déposer par le rideau de spis. Utilisant les effets locaux, l’observation du plan d’eau et des autres bateaux sur le petit lac, une bonne dose de concentration en plus et le jet d’eau du port de Genève se rapproche doucement, en se faisant pipi sur les pieds. Il y a donc un peu d’air jusqu’à la ligne.

Arrivant à gérer correctement la pointe à la Bise, nous avons même le plaisir de déposer quelques bateaux en prenant la route des barques (le milieu de lac, utilisé par les barques des carrières, amenant les pierres de construction pour Genève).

Nous franchissons la ligne d’arrivée à 15h19. Encore 40 minutes à nos poursuivants pour espérer terminer l’édition 2010 de ce Bol d’Or. A 16 heures pétantes (précision suisse oblige), trois coups de canon ferme la ligne. Les grands voiles descendent et les moteurs démarrent … alors que pour certains il ne restait que 500 m à couvrir !! La dure loi du Lac, car le vent est retombé et les bateaux sont restés à l’arrêt juste après que nous ayons franchi la ligne.

En conclusion, plus de 29 heures de pétôle sur un bateau rapide … à condition de bénéficier de 3 nœuds de vent. Au classement, nous sommes très loin. Plus d’un  tiers de notre classe n’a pas terminé. 
Blackbird a démontré ses qualités : très bon près (autant en angle qu’en vitesse), un bon planning, une bonne stabilité de barre et un plan de pont bien pratique. Dommage que nous n’ayons eu un code 0 ou un très grand génois pour bien gazé dans les tout petits airs lémaniques.

Dans l’attente de tenir le bâton (en France on parle de stick !!) l’année prochaine avec plus de vent, on peut espérer de belles navigations à Blackbird. Et s’il y a de la place pour tirer sur les ficelles, je suis partant.

JC Lagrange

Equipier heureux.